dimanche 7 février 2010

Prémisses du féminisme. Dom Caffiaux



En 1753, le prêtre Dom Philippe Joseph Caffiaux publie "Défenses du beau sexe ou mémoires historiques, philosophiques et critiques pour servir d’apologie aux femmes". Cherchant une explication à l'origine du préjugé universel de l'inégalité hommes-femmes, il s'appuie sur le traité de Poulain de la Barre qui, en 1673, avait publié le traité "De l'inégalité des sexes". Sa démarche consiste à remonter aux origines de l'enfance, et à l'origine des civilisations.

Le préjugé le plus ancien, le plus étendu, le plus universel, est peut-être celui que l’on a formé sur l’inégalité des deux sexes, et sur la prétendue excellence de l’homme au dessus de la femme. Il est presque aussi ancien que le monde, aussi étendu que la terre, aussi universel que le genre humain. Les savants, et ceux qui ne le sont pas, y donnent également tête baissée. Les femmes mêmes, loin de penser à faire valoir leurs droits, ne passent-elles pas souvent condamnation sur l’article ? Ce n’est cependant, à bien prendre les choses, qu’une erreur uniquement fondée sur une tradition fausse et populaire, fortifiée par l’intérêt des hommes, appuyée sur la loi du plus-fort, établie sur des coutumes tyranniques.
Le Sr. Poulain, dans un livre de l’égalité des deux sexes, imprimé à Paris en 1679 et qui est devenu rare, avait entrepris de retirer les hommes de cette opinion injurieuse à l’honneur des femmes (...). Il cherche d’abord l’origine de cette erreur. Il l’attribue en partie à l’usage que où nous sommes de voir les femmes éloignées des emplois extérieures ; dans une telle sujétion, qu’elles dépendent des hommes en tout ; sans entrée dans les sciences, ni dans aucun des états qui donnent lieu à l’esprit de se signaler. « Par tout, dit-il, on ne les occupe que de ce qu’on considère comme bas ; et parce qu’il n’y a qu’elles qui se mêlent des menus soins du ménage et des enfants, l’on se persuade communément qu’elles ne sont au monde que pour cela, et qu’elles sont incapables de tout le reste. » De-là vient sans doute, qu’on regarderait aujourd’hui comme une chose plaisante, peut-être même comme mésséante, qu’une femme dans une Chaire, enseignât les Langues ou la Philosophie, en qualité de Professeur : qu’elle marchât par les rues, suivie de Commissaires et de Sergent, pour y mettre la police : qu’elle haranguât devant les juges, en qualité d’Avocat : qu’elle fût assise dans un Tribunal, pour rendre la Justice à la tête d’un Parlement : qu’elle conduisît une armée, ou livrât une bataille : qu’elle parlât devant les républiques ou les Princes, comme chef d’une Ambassade. (…)
Voici comment le Sr. Poulain s’imagine que les hommes se sont approprié peu-à-peu l’autorité sur les femmes.
« Les hommes remarquant qu’ils étaient les plus robustes, et que dans le rapport du sexe, ils avoient quelque avantage, se figurèrent que l’avantage leur appartenait en tout. La conséquence n’était pas grande pour les femmes, au commencement du monde : les choses étaient dans un état tout différent d’aujourd’hui : il n’y avait pas encore de Gouvernement, ni d’emplois établis : et les idées de dépendance n’avoient rien de fâcheux. Je m’imagine qu’on vivait alors, comme des enfants, et que tout l’avantage était celui du jeu. Les hommes et les femmes, qui étaient simples et innocents, s’employaient également à la culture de la terre, ou à la chasse ; comme font encore les sauvages. L’homme allait de son côté, et la femme allait du sien : celui qui apportait davantage, était aussi le plus estimé. Les incommodités et les suites de la grossesse diminuant les forces des femmes, pendant quelque intervalle, et les empêchant de travailler comme auparavant, l’assistance de leurs maris leur devint absolument nécessaire ; et encore plus lorsqu’elles avaient des enfants.
Tout se terminait à quelque regard d’estime et de préférence, pendant que les familles ne furent composées que du père et de la mère, avec quelques petits enfants. Mais lorsqu’elles se furent agrandies, et qu’il y eut en une même maison, le père et la mère du père, les enfants des enfants, avec des frères et des sœurs, des aînés et des cadets, la dépendance s’étendit, et devint ainsi plus sensible. On vit la maîtresse se soumettre à son mari ; le fils honorer le père ; celui-ci commander à ses enfants : et comme il est très-difficile que les frères s’accordent toujours parfaitement, on peut juger qu’ils ne furent pas ensemble longtemps, qu’il n’arrivât entre eux quelque différent. L’aîné plus fort que les autres, ne leur voulût rien céder. La force obligea les petits de ployer sous les plus grands : et les filles suivirent l’exemple de leur mère.
Il est aisé de s’imaginer qu’il y eut alors dans les maisons, plus de fonctions différentes : que les femmes obligées d’y demeurer, pour prendre soin de leurs enfants, prirent le soin du dedans : que les hommes étant plus libres et plus robustes, se chargèrent du dehors : qu’après la mort du père et de la mère, l’aîné voulut dominer. Les filles accoutumées à demeurer au logis, ne pensèrent pas à en sortir. Quelques cadets mécontents, et plus fiers que les autres, refusèrent de prendre le joug ; furent obligés de se retirer, et de faire bande à part. Plusieurs de même humeur s’étant rencontrés, s’entretinrent de leur fortune, et firent aisément amitié : et se voyant tous sans biens, cherchèrent le moyen d’en acquérir. Comme il n’y en avait point d’autre que de prendre celui d’autrui, ils se jetèrent sur celui qui était le plus en main ; et pour le conserver plus surement, se saisirent en même temps des maitres auxquels il appartenait. La dépendance volontaire, qui était dans les familles, cessa par cette invasion. Les pères et les mères, avec leurs enfants, furent contraints d’obéir à un injuste usurpateur : et la condition des femmes en devint plus fâcheuse qu’auparavant. Car au lieu qu’elles n’avaient épousé jusque-là, que des gens de leur famille, qui les traitaient comme des sœurs, elles furent après cela contraintes de prendre pour maris des étrangers inconnus, qui ne les considérèrent que comme le plus beau du butin »

C’est ainsi que par degrés les femmes tombèrent dans l’état de servitude et d’esclavage, où les hommes les tiennent aujourd’hui. Le plus fâcheux pour elles, est que le mal se perpétue, par les soins que l’on prend ; afin que les mâles, en tout âge et en toute condition, se souviennent toujours qu’ils ont l’autorité. L’enfant est encore au berceau, qu’il donne déjà des marques de sa prééminence usurpée sur les personnes de l’autre sexe. A peine peut-il balbutier quelques mots imparfaits, qu’un domestique ignorant, une nourrice imprudente, l’exhorte à battre ses sœurs, à les égratigner, prêt à applaudir à toutes ses malices innocentes. Les sœurs veulent-elles se défendre, se venger, repousser la force par la force ? On les en empêche. Tout-beau, leur dit-on, c’est votre frère, vous lui devez le respect. Est-il plus formé ? il s’associe plusieurs compagnons, pour inventer des jeux, des plaisirs, des divertissements propres à son âge. Les petites voisines y sont admises à la vérité : mais aux conditions qu’elles n’auront que les dernières places : qu’elles ne seront ni trop actives, ni trop remuantes. Suis quelqu’une par malheur, dérange la symétrie du jeu, le jeune homme abusant d’un pouvoir usurpé, lui fait sentir qu’il a la force en main. L’adolescence ou l’âge viril ne coupent pas le pied à ces mauvaises habitudes, formées dès la première enfance. Ils aident au contraire à les fortifier, à les rendre invincibles. On est accoutumé dès les premiers temps de la vie, à être craint et respecté de l’autre sexe, pourquoi abandonnerait-on des droits vrais ou supposés, dont on a la possession et la jouissance ? On fréquente des amis, élevés dans les mêmes principes : on se communique les affections dont on est imbu : les habitudes acquièrent de nouvelles forces ; et ce qui dans le commencement n’était qu’un jeu, se réalise et devient loi.

L’homme ainsi devenu maitre de la femme par usurpation, n’étant pas trop persuadé lui-même de la justice de sa cause, cherche à l’appuyer de toutes parts : semblable à ces impitoyables sophistes, qui embrassent d’abord sans choix l’opinion la première venue, dont ils cherchent ensuite les preuves à droite et à gauche. La prétendue incapacité des femmes, pour les grandes choses, leurs imperfections supposées, sont de grands lieux communs où les hommes puisent les arguments en faveur de leur fausse prééminence. L’on prend le mérite des femmes au rabais, leurs défauts sont regardés avec des microscopes. En faut-il davantage à l’intérêt, à la démangeaison de parler, pour établir le sentiment frivole et captieux de l’inégalité des deux sexes ? Il semble que les hommes aient fait gageure, à qui dirait le plus de mal des femmes. Ils enchérissent les uns sur les autres : et jamais on les voit plus éloquents que sur cet article. L’envieux, le jaloux, le railleur, le faux-plaisant, le goguenard, chacun se met en train sur cette source intarissable de babil : les plus simples, les plus idiots, les plus bouchés, sont alors des oracles. Plaisante façon d’établir un système, où la moitié du monde est intéressé !
Défendez-vous, mes dames : vous le pouvez, vous le devez. L’éloquence qui vous est naturelle, vous en donne les moyens : votre intérêt vous y engage. Pourquoi garder le silence, lorsqu’on vous outrage ? ne voyez-vous pas que vos ennemis s’en font un sujet de triomphe, et qu’ils le regardent, comme un aveu tacite, et une condamnation passée de la faiblesse de votre cause ? Vous alléguerez en vain votre modestie. La retenue est-elle de saison, dans une occurrence aussi critique et aussi décisive ? croyez-moi, si vos adversaires ne craignent pas de vous attaquer, vous pouvez vous défendre, sans blesser les règles de la bienséance.

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