lundi 22 février 2010

Orphiques




Enfant, il ne m’importait guère de pouvoir situer sur une carte la ville dont les places, les arbres et les visages s’approfondissaient à mes rêveries. Souvent j’ignorais même le nom de la ville où je me trouvais. D’ailleurs, rien ne m’assure que, depuis, la géographie de l’Europe ne s’est point imperceptiblement modifiée (…)
Cette incertitude pouvait être une rêverie délicieuse ou un cauchemar éprouvant selon que je me sentais libre ou enchaîné par des devoirs ou des circonstances utilitaires. Je rêvais que je descendais la rue qui devait me conduire vers l’école que je haïssais, mais, passé le premier croisement, je ne reconnaissais plus mon chemin (…)
Alors, non seulement l’espace et le temps se confondaient, me laissant l’admirable loisir de pouvoir franchir quelques siècles d’un pas, à la faveur d’un élément architectural, d’un bruissement de feuillage ou d’une clarté changeante, mais encore j’avais le pouvoir (quoique ce pouvoir ne fût en rien contrôlé : j’avançais comme un apprenti sorcier à travers les broussailles ardentes du discours secret de l’âme) de me rejoindre en d’autres lieux où je fus. Mnémosyne et Paramnésie se jouaient, dans le théâtre de mes pensées, d’espiègles et gracieux tours de passe-passe sous le regard bienveillant de la très - platonicienne maîtresse de cérémonie, j’ai nommé la divine Reconnaissance. Comment donc, en ce monde la littérature ne serait-elle point devenue une référence magique ? Les phrases des livres que j’aimais étaient captatrices, comme les iris des belles passantes que je croisais : couleurs irréfutables, salvatrices, idéales au sens où, come l’écrivit Saint-John Perse « L’idée pure comme un sel tient ses assises en plein jour ».
Au-delà d’une archéologie du savoir, l’aventure poétique nous convie à une paléontologie, voire à une géologie de la conscience ; Au-delà des archives utilitaires de la mémoire historique, nous retrouvons l’expérience du ressouvenir, le don orphique de l’anamnésis qui nous laisse entrevoir les vivantes stratifications de la mémoire du monde. La prosodie des arbres et des oiseaux, les correspondances chromatiques, sonores, ou numérales, nous divulguent la connivence du Livre et du Monde dont il faut devenir l’herméneute et le récitant afin qu’à l’exil succède le retour et que s’accomplisse la régénération de la nature déchue mais non détruite. Ainsi, en une gnose aurorale, les profondeurs du temps s’irisent des hautes-clartés de notre enfance et de l’enfance du monde. L.-O. d’Algange, Orphiques.

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