jeudi 18 février 2010

Prémisses du féminisme (2) "Femmes auteurs" d'après le Tableau de Paris de Louis-Sébastien Mercier




En 1781, Louis-Sébastien Mercier publie "Le Tableau de Paris", témoignage pittoresque de la vie parisienne à la veille de la Révolution. Au travers d'une succession de portraits (Le bourgeois, Sages femmes, les élégants, liseurs de gazette...), de tableaux de lieux (Bastille, Palais-Royal, Foire Saint-Germain), Mercier, véritable esprit des Lumières, nous livre quelques clés de nos habitudes de femmes et d'hommes modernes, comme le café, le spectacle, la promenade, etc.
Voici quelques extraits de son chapitre sur les femmes auteurs.

"L'homme redoute toujours dans la femme une supériorité quelconque ; il veut qu'elle ne jouisse que de la moitié de son être. Il chérit la modestie de la femme ; disons mieux, son humilité, comme le plus beau de tous ses traits ; et comme la femme a plus d'esprit naturel que l'homme, celui-ci n'aime point cette facilité de voir, cette pénétration. Il craint qu'elle n'aperçoive en lui tous ses vices et surtout ses défauts.
Dès que les femmes publient leurs ouvrages, elles ont d'abord contre elles la plus grande partie de leur sexe, et bientôt presque tous les hommes. L'homme aimera mieux toujours la beauté d'une femme que son esprit ; car tout le monde peut jouir de celui-ci.
L'homme voudra bien que la femme possède assez d'esprit pour l'entendre, mais point qu'elle s'élève trop, jusqu'à vouloir rivaliser avec lui et montrer égalité de talent; tandis que l'homme exige pour son propre compte un tribut journalier d'admiration.
Ces sentiments, cachés dans le cœur de tous les hommes, se réveillent avec force quand ils sont en masse. Par exemple; les pièces que les femmes donnent au théâtre sont jugées avec une rigueur excessive. Il n'y a qu'un seul homme qui souffre : c'est l'amant; et cette idée-là même rend plus sévères les autres spectateurs.
La galanterie n'existe donc pas dans le public rassemblé pour juger les productions d'une femme, il s'en faut bien : comme chacun voudrait être l'amant, nul n'est ami alors; et tous les hommes ont une disposition secrète à rabaisser la femme qui veut s'élever jusqu'à la renommée. Cet amour-là leur déplaît; car c'est bien assez d'être subjugué par la beauté, sans l'être encore par les talents. D'ailleurs, comme la femme est assez inexorable quand elle juge ce qu'elle n'aime pas, les femmes auteurs payent, ce jour-là, pour tout leur sexe. Un triomphe éclatant serait fort alarmant pour l'orgueil et pour la liberté des hommes.
(...)
L'homme veut subjuguer la femme tout entière, et ne lui permet une célébrité particulière que quand c'est lui qui l'annonce et qui la confirme. Il consent bien qu'elle ait de la réputation, pourvu qu'on l'en croie le premier juge et le plus proche appréciateur."

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