jeudi 15 juillet 2010

Le Hagakuré - la sagesse et l'oubli du moi




Certaines personnes ont la capacité innée de mobiliser leur intelligence dès que la situation l’exige. D’autres, au contraire, veilleront des nuits entières, martelant les oreillers, à force d’angoisse et de concentration jusqu’à ce qu’ils trouvent une solution au problème. Mais si on ne peut, dans une certaine mesure, éviter de telles différences de tempérament, n’importe qui peut, en faisant sien les Quatre Vœux, acquérir une sagesse inimaginable auparavant. On pourrait croire que quels que soient ses dons et si difficile que soit le problème posé, on devra bien finir par trouver une solution si on y réfléchit avec assez de concentration et assez longtemps. Mais tant qu’on fonde ses raisonnements sur le « moi », on ne sera que malin et non pas sage. L’être humain est déraisonnable et il a du mal à renoncer au « moi ». Dans une situation délicate, pourtant, si on laisse de côté le problème particulier qui se pose pour se concentrer sur les Quatre Vœux et abandonner le « moi » avant de se mettre en quête d’une solution, on ne commettra pas souvent d’erreur.
Hagakuré, Livre I
In Yukio Mishima, Le Japon moderne et l’éthique samouraï, traduction Emile Jean, Arcades Gallimard, 1985, p. 101

mercredi 9 juin 2010

Castaneda et la phénoménologie




« La perception ordinaire ne nous dit pas toute la vérité. Il doit y avoir quelque chose d’autre que le simple passage sur la terre, le seul fait de manger et de se reproduire », dit-il avec véhémence. Et avec un geste que nous interprétâmes comme une allusion au non-sens général et à l’immense ennui de la vie en sa monotonie quotidienne, il nous demanda :
« Tout ce qui nous entoure, qu’est-ce que c’est ? »
Le sens commun correspondrait à cet accord auquel nous sommes parvenus, à l’issue d’un long processus éducatif qui nous impose la conscience ordinaire comme unique vérité.
« L’art du sorcier, dit Castaneda, consiste précisément à amener l’apprenti à découvrir et à détruire ce préjugé perceptif. »
Selon lui, Edmund Husserl est le premier philosophe en Occident à avoir conçu la possibilité de « suspendre le jugement ». La méthode phénoménologique, sans les nier, « met entre parenthèses » les éléments qui soutiennent notre perception ordinaire.
Castaneda considère que la phénoménologie lui offre le cadre théorique et méthodologique le plus approprié pour comprendre l’enseignement de Don Juan. Pour la phénoménologie, l’acte de connaissance dépend de l’intention et non de la perception. La perception varie toujours en fonction d’une histoire, c’est-à-dire en fonction d’un sujet aux savoirs acquis, un sujet immergé dans une tradition déterminée. La règle la plus importante de la méthode phénoménologique, c’est cette idée d’aller « vers les choses elles-mêmes »
« La tâche que Don Juan a accomplie avec moi, insista Castaneda, a consisté à briser peu à peu les préjugés perceptifs jusqu’à la rupture totale. »
La phénoménologie « suspend » le jugement et se limite à la « description » de purs actes intentionnels.
Ainsi, par exemple, l’objet « maison », je le construis. Le référent phénoménologique est minime. C’est l’intention qui transforme le référent en quelque chose de concret et de singulier, poursuivit-il.
La phénoménologie, cependant, n’a pour Castaneda qu’une valeur méthodologique. Husserl ne dépassa jamais le niveau théorique et, par conséquent, n’atteignit pas l’être humain dans sa vie de tous les jours.
Pour Castaneda, l’homme Occidental – essentiellement l’homme européen – a atteint au grand maximum le niveau de l’homme politique. Cet « homme politique » serait l’ « épitomé » de notre civilisation.
« Don Juan, dit-il, avec son enseignement, ouvre la porte sur une autre sorte d’homme, beaucoup plus intéressant : un homme qui vit déjà dans un monde ou un univers magique. »
Comme je réfléchissais à cette notion d’ « homme politique », me revint en mémoire un livre d’Eduard Spranger intitulé Lebensformen : il y est dit que la vie de l’homme politique est « faite d’un enchevêtrement de relations de pouvoir et de rivalités ». L’homme politique est un homme d’autorité, dont le pouvoir contrôle aussi bien la réalité concrète que les êtres qui l’habitent. Le monde de Don Juan, au contraire, est un monde magique peuplé de forces et d’entités.
(...)
Est-ce que pour vous le corps entier est un organe de connaissance ? demandai-je ?
« - Bien sûr ! Le corps sait », me répondit-il.
En guise d’exemple, Castaneda évoqua les nombreuses possibilités de cette partie de la jambe qui va du genou à la cheville et où se trouverait un centre de la mémoire. (…) L’enseignement de Don Juan transforme peu à peu le corps en « scanner électronique » (…)
Le corps aurait la possibilité de percevoir la réalité qui, à son tour, révélerait les configurations de la matière elles aussi diverses.
Il était évident que, pour Castaneda, le corps a des possibilités de mouvement et de perception auxquelles la majorité d’entre nous n’est pas habituée. Il se leva et, nous montrant son pied et sa cheville, il nous parla des possibilités de cette partie du corps et du peu de chose que nous savons sur tout cela.
« Dans la tradition toltèque, affirma-t-il, on entraine l’apprenti à développer ces possibilités. C’est à ce niveau que Don Juan commence à construire. »
En méditant sur ces paroles de Castaneda, je fis un rapprochement avec le yoga tantrique et les différents centres, ou « chakras », que la maître éveille peu à peu au moyen de certains rituels. Dans le livre El círculo hermètico, de Miguel Serrano on lit que les « chakras » sont des « centres de conscience ». Dans le même livre, Carl G. Jung rapporte à Serrano une conversation avec un chef indien pueblo nommé Ochwian Biano, ou Lac de la Montagne.
« Il me parlait de l’impression que lui faisaient les Blancs, toujours si agités, toujours à la recherche de quelque chose, ou en train d’aspirer à quelque chose… d’après Ochwian Biano, les Blancs étaient fous, parce qu’ils prétendaient penser avec la tête, et il n’y a que les fous pour penser ainsi. Cette affirmation du chef indien me surprit beaucoup et je lui demandai de me dire avec quoi il pensait, lui. Il me répondit qu’il pensait avec le cœur. »

Graciela Corvalán, Conversation de fond avec Carlos Castaneda, 1992. Traduit de l’espagnol par Eva Martini. Editions de Cerf, 1994, 2ème édition, pp. 40-46

dimanche 6 juin 2010

L'alchimie taoïste de Gustav Meyrink, les Immortels volants





"Celui qui est devenu la cime d’un arbre, et qui porte consciemment en lui l’homme primordial qui est la racine, celui-là s’incorpore consciemment à cette communauté en passant par le martyre, c’est-à-dire : « La dissolution du cadavre et de l’épée"
Le secret de cette opération fut révélé jadis à des milliers et des milliers dans la Chine de l’Antiquité, mais il ne nous en est parvenu que des bribes.
Ecoute, par exemple.
Il y a certaines transmutations qu’on appelle Schi-kiai, c’est-à-dire la dissolution des épées. La dissolution du cadavre est la condition dans laquelle le corps du défunt devient invisible, tandis que lui-même est promu à l’immortalité.
Dans certains cas, le corps ne perd que la pesanteur, ou bien il conserve les apparences de la vie. Dans la dissolution des épées, le corps disparaît et il est remplacé dans le cercueil par une épée.
Telles sont les armes magiques destinées à l’heure du dernier combat.
Ces deux dissolutions constituent un art que les êtres plus avancés sur la voie communiquent aux disciples favorisés.
La tradition dit, dans le Grand Livre de l’Epée :
Il arrive, dans la dissolution du cadavre, que l’homme, une fois mort, revienne à la vie. Il arrive que la tête, sectionnée, reparaisse d’un côté. Il arrive que l’enveloppe subsiste, mais sans les os.
Les hauts d’entre les délivrés reçoivent, mais n’agissent pas ; les autres disparaissent en plein jour avec leurs cadavres. Ils peuvent devenir des « Immortels volants ».
(…)
"Mais maintenant je vais te parler du secret de la main, du secret du souffle et de la lecture du livre couleur de cinabre.
Ce livre est dit couleur de cinabre parce que, selon une croyance chinoise qui remonte à la plus haute antiquité, c’est la couleur des vêtements des Parfaits qui demeurent sur terre pour le salut de l’humanité.
De même qu’un homme ne peut comprendre le sens d’un livre s’il se contente de le tenir à la main ou de la feuilleter, sans le lire, de même le déroulement de son existence ne lui est d’aucun profit tant qu’il n’en a pas compris le sens ; les événements se succèdent comme les feuilles d’un livre : il les voit apparaître et disparaître, et à la dernière est écrit le mot : Fin
Il ne sait même pas que le livre continue à se rouvrir indéfiniment jusqu’à ce qu’il ait fini pour apprendre à lire.
Et, tant qu’il n’a pas appris cela, la vie demeure pour lui un jeu sans profit, où se mêlent joies et douleurs.
Mais lorsqu’enfin il commence à comprendre les paroles de vie qui y sont écrites, alors s’ouvrent les yeux de son esprit, qui commence à respirer et lire avec lui.
C’est là le premier degré sur la voie de la dissolution du cadavre, car le corps n’est autre chose que de l’esprit coagulé ; il se dissout quand l’esprit commence à s’éveiller, comme de la glace plongée dans l’eau commence à fondre si l’eau se met à bouillir.
Le livre de la destinée prend pour chacun toute sa signification dans la racine ; mais les lettres dansent une folle sarabande pour celui qui ne prend pas la peine de les déchiffrer tranquillement l’une après l’autre dans l’ordre où elles se trouvent.
C’est le cas des violents, des cupides, des ambitieux, des puritains, de ceux qui sont atteints du virus de vouloir façonner leur destinée autrement que la mort l’a prescrit dans le livre.
Mais celui qui ne se soucie plus de feuilleter, de voir défiler les pages, qui ne s’en fait plus une joie et ne s’en fait plus un souci, mais s’efforce en lecteur attentif d’en comprendre le sens mot par mot, devant celui-là s’ouvre aussitôt un livre de la destinée plus haute, jusqu’à ce qu’enfin, en tant qu’Elu, il trouve devant lui le Livre couleur de cinabre qui recèle tous les secrets.
C’est la seule voie qui permette de s’évader de la geôle du destin ; toute autre méthode n’est qu’une lutte angoissante et vaine dans le nœud coulant de la mort.
Les plus pauvres en cette vie sont ceux qui ne savant plus qu’il existe une liberté au-delà de la geôle, pareils à des oiseaux nés en cage qui, abondamment nourris, ont désappris à voler."

Gustav Meyrink, Le Dominicain blanc, Editions du Rocher, 1986, traduction A.D. Sampieri, pp.123-126.


samedi 1 mai 2010

Nouvelle consience, nouvelle Terre. Eckhart Tolle




L’expansion naturelle de la vie qui vient avec le mouvement d’extériorisation a toujours été prise en otage par l’ego au profit de sa propre expansion. « Regarde ce que je suis capable de faire. Je parie que tu ne peux pas le faire ! » dit le petit enfant à un autre quand il découvre que ses forces et ses capacités physiques augmentent. C’est une des premières tentatives de l’ego de se donner de l’importance par l’identification au mouvement et au concept « plus que toi ». Il se gonfle en diminuant les autres. (…)
Par contre, à mesure que votre conscience augmente et que l’ego cesse de contrôler votre vie, point besoin d’attendre que votre monde se ratatine ou s’effondre avec la vieillesse ou le malheur pour découvrir votre raison d’être intérieure et vous éveiller. A mesure que la nouvelle conscience émerge sur la planète, un nombre croissant de gens n’ont plus besoin de se faire secouer pour s’éveiller. Ils accueillent le processus d’éveil volontairement même lorsqu’ils sont encore pris dans le mouvement de croissance et d’expansion. (…)
Jusqu’à maintenant, l’intelligence humaine, qui n’est qu’un infime aspect de l’inteligence universelle, a été déformée et mal employée par l’ego. J’exprime cela en disant que l’intelligence est au service de la folie. (…)
Sans le dysfonctionnement de l’ego, notre intelligence s’aligne totalement sur le cycle d’expansion et d’intelligence universelle et sur la pulsion à créer.
(…)
Peu importe notre niveau d’activité et la quantité d’efforts que nous fournissons, c’est notre état de conscience qui crée notre monde. S’il n’y a aucun changement sur le plan intérieur, même une infinité de gestes ne pourront faire la différence. Nous ne ferions que recréer sempiternellement des versions modifiées du même monde, d’un monde qui est le reflet de l’ego.

Eckhart Tolle, Nouvelle Terre, l'avènement de la conscience humaine, 2005. Traduction Annie J. Ollivier, édition Ariane, 2005.

mercredi 28 avril 2010

Rêves et réincarnation. Denis Saurat




La Mère au Fils : Quand ta fille est venue au monde, moi, je le savais; j'ai fait un rêve, et à la même heure que je me suis réveillée avec un grand cri, et que ça a réveillé ton père et nous avons regardé l'heure, tu pourrais le lui demander, mais il est mort.
Et puis tu as écrit et tu nous as dit l'heure, et c'était l'heure.
C'est ma fille à moi, ta soeur qui était morte, qui est venue dans mon rêve et qu'elle m'a dit :
- Voilà, vous ne voulez plus d'enfants et moi je veux revenir sur la terre, parce que j'ai été malheureuse et maintenant je veux être heureuse. Toi, maintenant, si tu me voulais je reviendrais, mais tu ne veux plus d'enfants, tu as été trop malheureuse avec tes enfants.
"Alors, voilà, je vais aller dans le corps d'une étrangère, de la femme de mon frère, et je serai sa fille, puisque je ne peux pas être la tienne. Mais je ne veux le faire que si tu me donnes la permission. Dépêche-toi de me dire, il n'y a plus que quelques minutes; si tu dis non, l'enfant viendra au monde mort; si tu dis oui, ce sera moi, vivante; et moi je veux vivre, je veux être heureuse. Dépêche-toi !"
Alors, moi, j'ai crié ; "Va-t'en! Va-t'en! tout haut, que j'ai réveillé ton père et je me suis réveillée.
Et puis tu as écrit qu'elle était née à cette heure-là, et qu'en naissant elle avait le cordon enroulé autour du cou, et que le médecin il l'a vu tout de suite, et il a passé le doigt et il l'a déroulé, et sans cela l'enfant était étouffé.
Si je n'avais pas crié : Va-t'en, c'était trop tard.

Denis Saurat, La mort et le rêveur. Editions du Vieux Colombier, Paris, 1947. Réédition Praxis-Lacour, 1990, pp. 26-27.

samedi 3 avril 2010

Retrouver le mystère du monde. Carlos Castaneda




Chaque fois que nous finissons de nous parler, le monde est toujours tel qu'il devrait être. Nous le renouvelons, nous lui insufflons de la vie, nous le soutenons de notre bavardage intérieur. Et ce n'est pas tout, nous choisissons aussi nos chemins comme nous parlons à nous-mêmes. Par conséquent, nous répétons toujours et toujours les mêmes choix jusqu'au jour où nous mourons, cela parce que nous continuons toujours et toujours à répéter le même bavardage intérieur jusqu'au jour où nous mourons.
- Comment puis-je cesser de me parler ?
- En premier lieu tu dois faire usage de tes oreilles pour les charger d'une part du fardeau de tes yeux. Depuis le jour de notre naissance nous utilisons nos yeux pour juger le monde. Nous parlons, aux autres et à nous-mêmes, en termes de ce que nous avons vu. Un guerrier est conscient de cela, et il écoute le monde. Il écoute les sons du monde.
(...) Le monde est comme ci ou comme ça parce que nous disons qu'il est ainsi. Si nous cessons de nous dire que le monde est comme ça, le monde cessera d'être comme ça (...) tu dois commencer à dé-faire très lentement le monde. (...) Ton problème est que tu confonds le monde avec ce que les gens font (...) jamais nous n'apprenons que les choses que nous faisons en tant qu'hommes sont seulement des boucliers, ce qui fait que nous laissons ces choses dominer et écraser nos vies. En fait je pourrais dire que pour l'humanité ce que font les gens est plus conséquent et plus important que le monde lui-même.
- Qu'appelez-vous le monde ?
- Le monde est tout ce qui est enfermé ici, dit-il, et il frappa du pied par terre. La vie, la mort, les gens, les alliés, et tout ce qui nous entoure. Le monde est incompréhensible. Nous ne le comprendrons jamais. Nous ne dévoilerons jamais ses secrets. Nous devons le traiter comme tel qu'il est, un mystère absolu !

Carlos Castaneda, Voir, 1971. Traduction Marcel Kahn, éditions Gallimard, 1973, collection Folio/Essais, impression 1998, pp.281-283

Comment réagir à l'inhabituel ? Carlos Castaneda




Chaque fois que nous sommes confrontés dans la vie à des situations inhabituelles, nous recourons à trois sortes de mauvaises habitudes. Tout d'abord, nous pouvons négliger ce qui est en train de se produire ou ce qui est en train de se produire ou ce qui est déjà arrivé, et nous sentir comme si rien ne s'était passé. C'est la façon d'agir du sectaire. Puis nous pouvons accepter n'importe quoi selon les apparences et avoir le sentiment de connaître ce qui se passe. C'est le comportement de l'homme zélé. Enfin nous pouvons être obsédés par un événement, parce que nous ne pouvons ni le négliger ni l'accepter entièrement. C'est la manière de l'imbécile (...). Il y en a une quatrième, qui est la correcte, c'est la manière du guerrier. Un guerrier agit comme si rien n'était jamais arrivé, parce qu'il ne croit en rien, quoiqu'il arrive, parce qu'il accepte les choses telles qu'elles se présentent. Il accepte sans accepter, il néglige sans négliger. Il n'a pas le sentiment de savoir, mais il ne se sent pas non plus comme s'il contrôlait la situation, même s'il tremble dans ses souliers. D'agir ainsi fait disparaître l'obsession.

Carlos Castaneda, Histoires de pouvoir, 1974. Traduction Carmen Bernand, éditions Gallimard, 1975, page 55.