samedi 19 juin 2021

Nous pouvons tous voir

Or, à l’instant même où je pris conscience du fait qu’elle était un guerrier tout à fait magnifique, il m’arriva une chose très surprenante. La manière la plus précise de la décrire serait de dire que j’avais senti soudain mes oreilles claquer. Sauf que j’avais ressenti le claquement au milieu de mon corps, juste au dessous de mon nombril, plus intensément qu’avec mes oreilles elles-mêmes. Aussitôt après le claquement, tout devint plus distinct : ouïe, vue, odorat. Ensuite je sentais un bourdonnement intense qui, bizarrement, ne perturba pas ma capacité auditive : le bourdonnement était fort, mais il ne noyait pas les autres sons. C’était comme si j’entendais le bourdonnement avec une partie de moi, autre que mes oreilles. Un éclair brûlant traversa mon corps. Et aussitôt après je me souvins d’une chose que je n’avais jamais vue. C’était comme si une mémoire étrangère avait pris possession de moi.



(…)

Le Nagual disait que chacun de nous peut voir et que pourtant nous choisissions de ne pas nous souvenir de ce que nous voyons (…) nous pouvons tous voir.


Carlos Castaneda, Le second anneau du pouvoir, 1977, traduction Guy Casaril ; édition Folio Essais, 1997, pp.325-327.

jeudi 10 juin 2021

Les Quatre vents

 Le vent se déplace à l'intérieur du corps d'une femme. Le Nagual dit que c'est comme ça parce que les femmes ont une matrice. Une fois qu'il est à l'intérieur de la matrice, le vent vous soulève, tout simplement, et vous dit de faire certaines choses. Plus la femme est calme et détendue, meilleures sont les résultats. 



(...)
Il y a quatre vents, comme il y a quatre directions. C'est-à-dire, bien sûr, pour les sorciers et pour tout ce que les sorciers font. Quatre est un nombre-pouvoir pour eux. Le premier est la brise, le matin. Elle apporte l'espoir et la clarté ; elle est le messager du jour. Elle vient et va et pénètre dans tout. Parfois elle est douce et elle passes inaperçue ; d'autres fois elle est hargneuse et inopportune.
Autre vent, le vent dur ; il est soit très chaud, soit très froid, soit les deux. Un vent de la mi-journée. Explosant, plein d'énergie, mais aussi plein d'aveuglement. Il brise les portes et abat les murailles. une sorcière doit être terriblement forte pour s'atteler au vent dur.
Ensuite il y a le vent froid de l'après-midi. triste et pénible. Un vent qui ne vous laisse jamais en paix; il vous glace et vous fait pleurer. Le Nagual disait qu'il y a une telle profondeur liée à lui que cela vaut tout de même vraiment la peine de la rechercher.
Enfin il y a le vent chaud. Il réchauffe, protège et enveloppe tout. C'est un vent de la nuit pour les sorciers. Son pouvoir s'accorde avec l'obscurité.
Voilà les quatre vents. ils sont également liés aux quatre directions. La brise est l'est. le vent froid est l'ouest. Le vent chaud est le sud. Le vent dur est le nord.
Les quatre vents ont aussi des personnalités. La brise est allègre, doucereuse et sournoise. le vent froid est maussade, mélancolique et toujours pensif. Le vent chaud est heureux, dévergondé et esbroufeur. Le vent dur est énergique, dominateur et impatient.
Le Nagual dit que les quatre vents sont des femmes. C'est pourquoi les guerriers-femmes les recherchent.

C. Castaneda, Le second anneau du pouvoir, 1977, traduction Guy Casaril, 1979, édition Filio Essais, pp.55-56.

mercredi 1 mai 2019

L'art du calme intérieur

Le lâcher-prise vient lorsque vous ne demandez plus : « Pourquoi cela m’arrive-t-il ? »

D’une certaine manière manière, le lâcher-prise est la transition intérieure de la résistance à l’acceptation, du « non au « oui ». Lorsque vous lâchez prise, votre sentiment personnel cesse de s’identifier à une réaction ou à un jugement mental pour passer à l’espace qui entoure cette réaction ou ce jugement. Au lieu de s’identifier à la forme -pensée ou émotion -, il est, tout simplement, et reconnaît en vous ce qui est sans forme, la conscience spacieuse.



Tout ce que vous acceptez entièrement vous mêne à la paix, même l’impossibilité d’accepter, même la résistance.

Laissez la Vie tranquille. Laissez-la être.


Eckhart Tolle, L’art du calme intérieur, 2003, traduction Michel Saint-Germain. J’ai lu, 2012, p.74-75.


mercredi 20 février 2019

Méditation sur l'amour

Le Bouddha a aussi offert des exercices spécifiques à ses disciples pour les aider à pratiquer et à réaliser les quatre états illimités :

Lorsque votre esprit est rempli d'amour, envoyez-le dans une direction, puis une seconde, une troisième, une quatrième, puis vers le haut et vers le bas. Identifiez-vous à tous sans haine ni rancoeur, sans colère ni animosité. cet esprit d'amour est très vaste. Il ne cesse de grandir, jusqu'à s'étendre au monde entier. Pratiquez de même avec l'esprit rayonnant de compassion, de joie et d'équanimité.
De son esprit baigné d'amour, le moine éclaire une direction, puis une seconde, puis une troisième, puis une quatrième, vers le haut, vers le bas, puis tous les alentours, s'identifiant à tout ce qu'il rencontre. Il éclaire le monde entier d'un esprit rayonnant d'amour, vaste, ouvert, élargi, délivré de toute haine et de toute rancoeur. Il fait de même avec son esprit empli de compassion, de joie et d'équanimité.

Lorsque l'énergie d'amour en nous est assez forte, nous pouvons l'envoyer à tous les êtres dans toutes les directions. Mais il ne faudrait pas croire que la méditation sur l'amour n'est qu'un acte d'imagination - nous imaginons l'amour pareil à des vagues sonores ou lumineuses, ou à un nuage blanc et pur qui se forme lentement et grandit jusqu'à embrasser le monde entier. Un vrai nuage produit de la pluie. Les sons et la lumière pénètre partout, aussi doit-il en être de même pour notre amour. A nous de voir si notre esprit d'amour est présent dans nos relations avec nos semblables. Pratiquer la méditation de l'amour dans la position assise n'est qu'un début.


Mais il est important de commencer. On s'assied tranquillement et l'on regarde profondément en soi-même. Avec la pratique, l'amour grandira naturellement et finira par tout inclure. En apprenant à voir avec les yeux de l'amour, nous supprimons la colère et la haine de notre esprit. Tant que ces formations mentales négatives seront présentes en nous, notre amour ne sera pas complet. Peut-être avons-nous l'impression de comprendre et d'accepter les autres, mais nous ne sommes pas capables de les aimer profondément. Nagarjuna a dit : "Lorsque vous pratiquez les états d'amour sans limites, vous devez regarder profondément pour faire face à la colère et à la haine".
(...)
La pleine conscience est l'énergie qui nous permet de regarder profondément notre corps, nos sensations, nos perceptions, nos formations mentales et notre conscience et de voir  clairement quels sont nos véritables besoins, de façon à nous éviter de périr noyés dans l'océan de souffrance. L'amour finit par gagner notre esprit et notre volonté et il se manifeste alors dans nos actions. Les paroles et les actes étant le fruit de la volonté, quand notre volonté est baignée d'amour, nos paroles et les actes sont aussi insufflés d'amour. Nous ne prononçons que des paroles aimantes et constructives, faisant en sorte d'apporter le bonheur et de soulager la souffrance.

Buddhaghossa (...) nous dit qu'à partir du moment où notre méditation commence à porter ses fruits, on reconnaît en soi les signes d'un esprit aimant : (1) on dort mieux. (2) on ne fait pas de cauchemars (3) notre état d'éveil est plus aisé (4) on n'est ni anxieux ni déprimé, et (5) on est aimé et protégé par tout le monde et tout ce qui nous entoure.

Thich Nhat Hanh, Enseignements sur l'amour, 1990. Traduit de l'anglais par Marianne Coulin. Albin Michel spiritualités vivantes, 2004, pp.20-23.

jeudi 14 février 2019

Vivre au centre de soi-même

L'homme naît avec un centre. Mais il en est totalement ignorant. L'homme peut vivre sans savoir qu'il possède un centre, mais il ne peut pas vivre sans que ce centre existe. Le centre est le lien entre l'homme et l'Existence, la racine. Vous pouvez l'ignorer ; la connaissance n'est pas essentielle à l'existence du centre. Mais si vous ne le connaissez pas, votre vie sera celle d'un déraciné.
Sartre dit que l'homme est "jeté là". Il est bien clair que si vous ne connaissez pas votre centre, vous aurez l'impression d'être "jeté là" dans le monde.
(...)
L'homme naît, enraciné dans un lieu particulier, dans un "chakra" (centre) particulier, le nombril.
(...)
A sa naissance, l'enfant est au centre de lui-même, dans le"hara", le nombril. Son existence est intimement liée au "hara". Regardez un bébé respirer ; il respire avec son ventre, il vit avec son ventre - non pas avec sa tête, ni avec son coeur.

Mais au fil des années, il va s'en éloigner.
L'enfant va se développer à travers le coeur, centre des émotions. Il va apprendre l'amour, il va apprendre à être aimé et à aimer. Le coeur est un centre secondaire mais il a son importance.
(...)
Le troisième centre est la raison, l'intellect, la tête. (...)
Nous vivons surtout dans le troisième centre.



Bagwan Shree Rajneesh, Le livre des secrets, 1974, traduction Swami Shantideva et Martine Witnitzer. Albin Michel, collections spiritualités vivantes, 1983, 1991, pp 225-226

dimanche 10 février 2019

Henri Michaux, "L'exorcisme est le véritable poème du prisonnier"

Le vieux vautour

C’est un vieux vautour qui ne me lâche pas.
Ah, il trouve bien toujours un perchoir près de moi. Il sait me retrouver.
Parfois sur la tête d’un ami je le vois, dans le visage d’un inconnu, qui essaie de mettre son oeil rond au regard qui ne fléchit jamais, et même son bec, il essaie de l’y mettre malgré l’extrême impropriété à cet égard de la figure humaine.
Néanmoins, il s’y fixe et s’y fait reconnaître. Pour moi, mon visage à son tour durcit, et je quitte préoccupé ces faux amis, ces hommes qui se croient quelque chose et même quelqu’un et n’ont pas su défendre leur face.

Henri Michaux, Epreuves, exorcismes, Gallimard, 1946.

vendredi 7 septembre 2018

Armando Torres, Le silence intérieur

" Nous sommes nés du silence et nous y retournerons .Ce qui nous contamine, ce sont toutes les idées superflues qui s'infiltrent en nous, à cause de notre vie collective.
" Nos parents, les primates ont des coutumes sociales très enracinées dont l'objectif est de diminuer les niveaux de tension à l'intérieur du groupe. Par exemple, ils passent beaucoup de temps à se caresser , à se flairer ou à s'épouiller.
" Ces coutumes sont génétiques et n'ont donc pas disparu; elles sont en nous, en vous et moi. Il y a juste que les êtres humains ont appris à les substituer par des échanges de paroles. Chaque fois que nous en avons l'opportunité, nous nous tranquillisons en parlant ensemble de quelque chose. Après des millénaires de vie en groupe, nous avons intériorisé ces échanges au point que, que nous soyons endormis ou éveillés, notre mental n'est jamais tranquille, il est toujours en train de parler avec lui-même.

" Don Juan affirmait que nous sommes des animaux prédateurs qui, par le pouvoir de la domestication, avons été converti en ruminants. Nous passons notre vie à régurgiter une liste interminable d'opinions sur pratiquement tout. Nous recevons les pensée en grappes, connectées les unes aux autres, jusqu'à ce que tout l'espace mental soit complètement rempli. Ce bruit n'est d'aucune utilité, car il se consacre presque totalement à l'élargissement de l'ego.

" Parce qu'il va à l'encontre de tout ce qui nous a été enseigné durant l'enfance, le silence doit être intentionné avec un esprit de combat. A ce moment, vous avez un grand avantage : L'expérience des traqueurs. Les sorciers d'aujourd'hui recommandent de traverser le monde sans susciter l'attention, en traitant chaque chose de façon identique. Un guerrier traqueur devient le maître de la situation - pour le meilleur ou pour le pire, parce qu'il y a quelque chose de terriblement efficace dans le fait d'agir sans le mental. "
Nous lui demandâmes quelques exercices pratiques pour parvenir au silence.
Il répondit qu'il s'agissait là d'un sujet très privé, parce que les sources du dialogue intérieur se nourrissent de notre histoire personnelle.
" Toutefois, après des milliers d'années de pratique, les sorciers ont observé que, dans le fond, nous sommes très similaires. Et il y a des situations qui ont l'effet de nous rendre tous silencieux.
" Mon maître me donna diverses techniques pour faire taire mon mental ,qui bien sûr, peuvent se résumer à une seule : L'intention. Le silence s'intentionne crûment, avec effort. Il s'agit d'insister encore et encore. Cela ne signifie pas réprimer nos pensées, mais plutôt d'apprendre à les contrôler.

" Le silence commence avec un ordre, un acte de volonté, qui devient un commandement de l'Aigle. Cependant, nous devons garder à l'esprit qu'aussi longtemps que nous nous imposons le silence, nous n'y serons pas vraiment parvenus, parce que ce sera une imposition. Nous devons apprendre à transformer la volonté en intention.
" Le silence est calme, c'est comme se rendre, se laisser-aller. Il produit une sensation d'absence, comme celle que ressent un enfant lorsqu'il regarde un feu. Qu'il est merveilleux de se rappeler de ce sentiment, et de savoir que l'on peut l'évoquer à nouveau !

" Le silence est la condition fondamentale du chemin. J'ai passé de nombreuses années à batailler pour y parvenir, mais tout ce que j'ai réussi à faire fut de m'enfoncer dans ma propre tentative. En plus de la conversation habituelle qui avait toujours eu lieu dans mon mental, je commençai à m'incriminer de ne pas avoir compris ce que Don Juan attendait de moi. Tout changea un jour, alors que je contemplais des arbres dans un état d'absence mentale; le silence se rua d'eux sur moi comme une bête, arrêtant mon monde et me précipitant dans un état paradoxal, nouveau et connu à la fois.
" La technique d'observer - qui consiste à contempler le monde sans idées préconçues - fonctionne très bien avec les éléments. Par exemple avec les flammes, l'écoulement de l'eau, les formations de nuages, ou les couchers de soleil. Les nouveaux voyants appellent cela 'tromper la machine', parce que cela consiste essentiellement à apprendre à intentionner une nouvelle description.
" Nous devons lutter avec hardiesse pour y parvenir, mais après l'avoir atteint, ce nouvel état de conscience se maintient naturellement. Le pied est derrière la porte, la porte est déjà ouverte, et c'est juste une question d'accumuler assez d'énergie pour passer de l'autre côté.



" Il est important que notre intention soit intelligente. L'effort requis pour parvenir au silence ne sert à rien, si auparavant nous ne créons pas les conditions favorables pour le maintenir. Par conséquent, en plus de s'entraîner à observer les éléments, un guerrier est obligé de faire une autre chose très simple, mais très difficile : Mettre de l'ordre dans sa vie.

Armando Torres, Rencontres avec la Nagual.