dimanche 11 septembre 2022

Chacun de nous participe du cosmos via son cerveau droit

Mais supposons ... que nos esprits soient des champs d'énergie d'une certaine sorte, et que nous soyons fondamentalement des champs interactifs plutôt que des particules discrètes alors aucun problème théorique n'empêcherait de saisir une telle interaction entre les milliards de circuits cérébraux qui émanent de la noösphère et se réorganisent encore et toujours. Cependant, si vous conservez une vision "dix-neuvième siècle' de vous-même, en tant qu'organisme fragile, un peu comme une machine faite de différentes pièces - alors, effectivement, comment fusionnerez-vous avec la noösphère?



Vous êtes une chose unique et concrète. Et la 'chosité' est ce à quoi nous devons échapper dans le regard que nous portons sur nous et sur le monde. Selon nos points de vue les plus modernes, nous sommes des champs qui nous superposons - tous autant que nous sommes, animaux inclus, plantes incluses. C'est ce qui constitue l'écosphère dont nous faisons partie.

Mais ce dont nous ne nous rendons pas compte c'est que les milliards d'hémisphères gauches complètement égocentriques ont bien moins tendance à se prononcer sur l'évolution du monde que ne le fait la nosphère collective: cet esprit qui relie tous nos cerveaux droits et auquel nous participons tous.

C'est lui qui décidera, et, à mon avis, puisque cette vaste noösphère plasmique recouvre notre planète tout entière d'un voile ou d'une couche, il n'est pas impossible quelle puisse entrer en interaction avec les champs extérieurs d'énergie solaire et, de là, avec les champs cosmiques. Chacun de nous participe donc du cosmos - à condition d'écouter nos rêves. Et ce sont nos rêves qui nous transforment de machine en être humain à part  entière. Nous ne nous pavanerons plus, bardés de fer, ni ne régnerons plus sur nos petits royaumes, mais au contraire nous nous déploierons vers l'extérieur, prenant notre envol comme un champ d'ions négatifs (telle l'entité Ubik de mon roman éponyme): étant la vie et donnant la vie, mais sans jamais nous définir, car aucun nom, désormais, ne peut nous être donné.

"HOMMES, ANDROÏDES ET MACHINES" (1976). PHILIP K. DICK,  SI CE MONDE VOUS DÉPLAÎT.. ET AUTRES ÉCRITS. Anthologie établie et préfacée par Michel Valensi.  Traduit de l'américain par Christophe Wall-Romana. Editions de l'Eclat, 1998.

vendredi 9 septembre 2022

Taisha Abelar : la respiration du soleil

C’est pourquoi tu dois cultiver le jardin et absorber son énergie ainsi que l’énergie du soleil. Le soleil répand son énergie sur la terre et fait pousser les choses. Si tu laisses la lumière du soleil pénètre ton corps, ton énergie elle aussi croîtra.

Clara me dit de me laver les mains dans un seau d’eau et de m’asseoir sur une bûche au bord de la clairière à l’extérieur du jardin enclos, car elle allait commencer à me montrer comment diriger mon attention vers le soleil. Je devrais toujours porter un chapeau à large bord afin de protéger ma tête et mon visage. Elle m’avertit aussi de ne jamais faire plus de quelques minutes à la fois de chacune des passes de respiration qu’elle allait me montrer.



(…)

L’intention préétablie de ces passes est de faire passer l’énergie depuis le souffle jusqu’à l’endroit où nous plaçons notre attention.. Ce pourrait être un organe dans notre corps, ou un canal d’énergie, ou même une pensée ou un souvenir, comme dans le cas de la récapitulation.

(…)

Clara me donna l’instruction de faire face au soleil, les yeux fermés, puis de prendre une profonde inspiration par la bouche et d’attirer la chaleur et la lumière du soleil dans mon estomac. Je devais l’y retenir le plus longtemps possible, puis avaler ma salive et finalement, expirer tout l’air restant.

Prétends-toi tournesol, me taquina-t-elle. Garde toujours ton visage tourné vers le soleil quand tu respires. La lumière du soleil charge le souffle de pouvoir. Aussi, veille bien à inspirer de grandes goulées d’air et à remplir complètement tes poumons. Fais cela trois fois.

Elle expliqua que, dans cet exercice, l’énergie du soleil se répand automatiquement à travers tout le corps. Mais nous  pourrions délibérément envoyer les rayons guérissants du soleil sur n'importe quel endroit du corps en touchant le point où nous voudrions qu'aille l'énergie, ou simplement en utilisant l'esprit pour y diriger l'énergie.

« En fait, quand tu auras pratiqué cette respiration suffisamment longtemps, tu n'auras plus besoin de te servir des mains, poursuivit-elle. Tu peux juste visualiser les rayons du soleil s'infiltrant peu à peu directement dans une partie spécifique de ton corps. »

Elle me proposa de faire de nouveau trois fois cette respiration, mais, cette fois, en respirant par le nez et en visualisant la lumière qui coulait à l'intérieur de mon dos, énergétisant ainsi les canaux le long de ma colonne vertébrale. De cette manière, les rayons du soleil inonderaient tout mon corps.



« Si tu veux omettre complètement la phase de respiration par le nez ou par la bouche, dit Clara, tu peux respirer tout de suite par l'estomac, la poitrine ou le dos. Tu peux même faire monter l'énergie dans le corps à travers la plante des pieds. »

Elle me dit de me concentrer sur le bas de l'abdomen, sur le point juste au-dessous du nombril, et de respirer de manière détendue jusqu'à sentir un lien se former entre mon corps et le soleil.

À mesure que j'inspirais sous sa direction, je pouvais sentir l'intérieur de mon estomac devenir plus chaud et se remplir de lumière. Au bout d'un moment, Clara me dit de pratiquer la respiration par d'autres endroits. Elle toucha le point sur mon front entre les deux yeux. 

Quand je concentrai là mon attention, ma tête s'inonda d'une clarté jaune. Clara me recommanda d'absorber le plus possible de vitalité du soleil en retenant mon souffle, puis en roulant les yeux dans le sens des aiguilles d'une montre avant d'expirer. Je suivis ses instructions et la clarté jaune s'intensifia.


Taisha Abelar. Le passage des sorciers. Voyage initiatique d’une femme vers l’autre réalité. 1992. Editions du Seuil, 1998, traduction Sylvie Carteron. Extraits pages 146-148 

samedi 9 avril 2022

Perception psychique

Vois-tu, l’évolution mentale a suivi un itinéraire bien précis. Tout d’abord, le chaos. Puis l’éveil de la conscience. L’instinct. Un fonctionnement où l’individualité était quasi-inexistante, et dominée par la collectivité. C’était l’état mental du primitif.

Puis le champ de l’esprit a cessé de s’élargir. Au contraire, il s’est limité au maximum, pour acquérir une précision et une puissance d’autant plus grande. En un mot : la concentration. c’est pratiquement l’état que nous avons atteint aujourd’hui. Nous sommes des maîtres absolus dans le domaine de la technique, et, inversement, de parfaits incapables dans celui de la connaissance de soi.

L’ultime étape, celle qui reste à venir - à moins que, peut-être, elle ait déjà commencé - consiste en ceci : conserver les valeurs de la rationalité, de l’objectivité ; et, en même temps, se replonger dans le chaos de l’irrationnel. Ce qui apparaîtra comme une régression sera, en fait, un pas en avant dans la spéculation subjective. Un progrès vers la maîtrise de soi. En bref, vers la conscience.





Je suis convaincu que tout être humain, depuis sa naissance, est doué d’une perception psychique plus ou moins développée ; et que son organisme n’a besoin que d’un petit coup de pouce pour être capable de l’utiliser dans les situations concrètes. Naturellement, rares sont ceux qui soupçonnent l’existence d’un tel pouvoir. Le concept même de ce pouvoir, d’ailleurs, a très mauvaise réputation en ce moment. Et, à cause de cela, il n’est guère mis en évidence. Comme tout autre talent de l’esprit humain, il besoin d’amour et d’attention pour s’épanouir. Une approche négative lui est néfaste.. ce n’est pas un facteur mesurable, ni facile à examiner - que l’on y croie ou non - et c’est ce qui rend ce pouvoir insaisissable. pour ne pas dire suspect sur le plan scientifique. Malgré tout, je suis persuadé qu’avec le temps les hommes prendront conscience de l’existence de leur psi, et cette prise de conscience leur permettra de réactiver leurs potentialités, restées en sommeil depuis si longtemps.


Richard Matheson, Echos, 1958, 1986. Traduction Jean-Paul Gratias. Rivages/Noir, 2000, 2e édition, pp.172-174.

samedi 26 juin 2021

Un moment de toute éternité




La première question n’est nullement de savoir si nous sommes satisfait de nous-mêmes, mais s’il y a quelque chose de quoi nous soyons satisfaits. En admettant que nous disions « oui » à un seul moment, nous avons par là dit « oui » non seulement à nous-mêmes, mais à l’existence tout entière. Car rien n’est isolé, ni en nous-mêmes, ni dans les choses : et, si notre âme a frémi de bonheur et résonné comme les cordes d’une lyre, ne fût-ce qu’une seule fois, toutes les éternités étaient nécessaires pour provoquer ce seul événement, et, dans ce seul moment de notre affirmation, toute éternité était approuvée, délivrée, justifiée et affirmée.


Friedrich Nietzsche, La volonté de puissance, traduction Henri Albert, Livre de Poche, 1991, page 478.

samedi 19 juin 2021

Nous pouvons tous voir

Or, à l’instant même où je pris conscience du fait qu’elle était un guerrier tout à fait magnifique, il m’arriva une chose très surprenante. La manière la plus précise de la décrire serait de dire que j’avais senti soudain mes oreilles claquer. Sauf que j’avais ressenti le claquement au milieu de mon corps, juste au dessous de mon nombril, plus intensément qu’avec mes oreilles elles-mêmes. Aussitôt après le claquement, tout devint plus distinct : ouïe, vue, odorat. Ensuite je sentais un bourdonnement intense qui, bizarrement, ne perturba pas ma capacité auditive : le bourdonnement était fort, mais il ne noyait pas les autres sons. C’était comme si j’entendais le bourdonnement avec une partie de moi, autre que mes oreilles. Un éclair brûlant traversa mon corps. Et aussitôt après je me souvins d’une chose que je n’avais jamais vue. C’était comme si une mémoire étrangère avait pris possession de moi.



(…)

Le Nagual disait que chacun de nous peut voir et que pourtant nous choisissions de ne pas nous souvenir de ce que nous voyons (…) nous pouvons tous voir.


Carlos Castaneda, Le second anneau du pouvoir, 1977, traduction Guy Casaril ; édition Folio Essais, 1997, pp.325-327.

jeudi 10 juin 2021

Les Quatre vents

 Le vent se déplace à l'intérieur du corps d'une femme. Le Nagual dit que c'est comme ça parce que les femmes ont une matrice. Une fois qu'il est à l'intérieur de la matrice, le vent vous soulève, tout simplement, et vous dit de faire certaines choses. Plus la femme est calme et détendue, meilleures sont les résultats. 



(...)
Il y a quatre vents, comme il y a quatre directions. C'est-à-dire, bien sûr, pour les sorciers et pour tout ce que les sorciers font. Quatre est un nombre-pouvoir pour eux. Le premier est la brise, le matin. Elle apporte l'espoir et la clarté ; elle est le messager du jour. Elle vient et va et pénètre dans tout. Parfois elle est douce et elle passes inaperçue ; d'autres fois elle est hargneuse et inopportune.
Autre vent, le vent dur ; il est soit très chaud, soit très froid, soit les deux. Un vent de la mi-journée. Explosant, plein d'énergie, mais aussi plein d'aveuglement. Il brise les portes et abat les murailles. une sorcière doit être terriblement forte pour s'atteler au vent dur.
Ensuite il y a le vent froid de l'après-midi. triste et pénible. Un vent qui ne vous laisse jamais en paix; il vous glace et vous fait pleurer. Le Nagual disait qu'il y a une telle profondeur liée à lui que cela vaut tout de même vraiment la peine de la rechercher.
Enfin il y a le vent chaud. Il réchauffe, protège et enveloppe tout. C'est un vent de la nuit pour les sorciers. Son pouvoir s'accorde avec l'obscurité.
Voilà les quatre vents. ils sont également liés aux quatre directions. La brise est l'est. le vent froid est l'ouest. Le vent chaud est le sud. Le vent dur est le nord.
Les quatre vents ont aussi des personnalités. La brise est allègre, doucereuse et sournoise. le vent froid est maussade, mélancolique et toujours pensif. Le vent chaud est heureux, dévergondé et esbroufeur. Le vent dur est énergique, dominateur et impatient.
Le Nagual dit que les quatre vents sont des femmes. C'est pourquoi les guerriers-femmes les recherchent.

C. Castaneda, Le second anneau du pouvoir, 1977, traduction Guy Casaril, 1979, édition Filio Essais, pp.55-56.

mercredi 1 mai 2019

L'art du calme intérieur

Le lâcher-prise vient lorsque vous ne demandez plus : « Pourquoi cela m’arrive-t-il ? »

D’une certaine manière manière, le lâcher-prise est la transition intérieure de la résistance à l’acceptation, du « non au « oui ». Lorsque vous lâchez prise, votre sentiment personnel cesse de s’identifier à une réaction ou à un jugement mental pour passer à l’espace qui entoure cette réaction ou ce jugement. Au lieu de s’identifier à la forme -pensée ou émotion -, il est, tout simplement, et reconnaît en vous ce qui est sans forme, la conscience spacieuse.



Tout ce que vous acceptez entièrement vous mêne à la paix, même l’impossibilité d’accepter, même la résistance.

Laissez la Vie tranquille. Laissez-la être.


Eckhart Tolle, L’art du calme intérieur, 2003, traduction Michel Saint-Germain. J’ai lu, 2012, p.74-75.


mercredi 20 février 2019

Méditation sur l'amour

Le Bouddha a aussi offert des exercices spécifiques à ses disciples pour les aider à pratiquer et à réaliser les quatre états illimités :

Lorsque votre esprit est rempli d'amour, envoyez-le dans une direction, puis une seconde, une troisième, une quatrième, puis vers le haut et vers le bas. Identifiez-vous à tous sans haine ni rancoeur, sans colère ni animosité. cet esprit d'amour est très vaste. Il ne cesse de grandir, jusqu'à s'étendre au monde entier. Pratiquez de même avec l'esprit rayonnant de compassion, de joie et d'équanimité.
De son esprit baigné d'amour, le moine éclaire une direction, puis une seconde, puis une troisième, puis une quatrième, vers le haut, vers le bas, puis tous les alentours, s'identifiant à tout ce qu'il rencontre. Il éclaire le monde entier d'un esprit rayonnant d'amour, vaste, ouvert, élargi, délivré de toute haine et de toute rancoeur. Il fait de même avec son esprit empli de compassion, de joie et d'équanimité.

Lorsque l'énergie d'amour en nous est assez forte, nous pouvons l'envoyer à tous les êtres dans toutes les directions. Mais il ne faudrait pas croire que la méditation sur l'amour n'est qu'un acte d'imagination - nous imaginons l'amour pareil à des vagues sonores ou lumineuses, ou à un nuage blanc et pur qui se forme lentement et grandit jusqu'à embrasser le monde entier. Un vrai nuage produit de la pluie. Les sons et la lumière pénètre partout, aussi doit-il en être de même pour notre amour. A nous de voir si notre esprit d'amour est présent dans nos relations avec nos semblables. Pratiquer la méditation de l'amour dans la position assise n'est qu'un début.


Mais il est important de commencer. On s'assied tranquillement et l'on regarde profondément en soi-même. Avec la pratique, l'amour grandira naturellement et finira par tout inclure. En apprenant à voir avec les yeux de l'amour, nous supprimons la colère et la haine de notre esprit. Tant que ces formations mentales négatives seront présentes en nous, notre amour ne sera pas complet. Peut-être avons-nous l'impression de comprendre et d'accepter les autres, mais nous ne sommes pas capables de les aimer profondément. Nagarjuna a dit : "Lorsque vous pratiquez les états d'amour sans limites, vous devez regarder profondément pour faire face à la colère et à la haine".
(...)
La pleine conscience est l'énergie qui nous permet de regarder profondément notre corps, nos sensations, nos perceptions, nos formations mentales et notre conscience et de voir  clairement quels sont nos véritables besoins, de façon à nous éviter de périr noyés dans l'océan de souffrance. L'amour finit par gagner notre esprit et notre volonté et il se manifeste alors dans nos actions. Les paroles et les actes étant le fruit de la volonté, quand notre volonté est baignée d'amour, nos paroles et les actes sont aussi insufflés d'amour. Nous ne prononçons que des paroles aimantes et constructives, faisant en sorte d'apporter le bonheur et de soulager la souffrance.

Buddhaghossa (...) nous dit qu'à partir du moment où notre méditation commence à porter ses fruits, on reconnaît en soi les signes d'un esprit aimant : (1) on dort mieux. (2) on ne fait pas de cauchemars (3) notre état d'éveil est plus aisé (4) on n'est ni anxieux ni déprimé, et (5) on est aimé et protégé par tout le monde et tout ce qui nous entoure.

Thich Nhat Hanh, Enseignements sur l'amour, 1990. Traduit de l'anglais par Marianne Coulin. Albin Michel spiritualités vivantes, 2004, pp.20-23.

jeudi 14 février 2019

Vivre au centre de soi-même

L'homme naît avec un centre. Mais il en est totalement ignorant. L'homme peut vivre sans savoir qu'il possède un centre, mais il ne peut pas vivre sans que ce centre existe. Le centre est le lien entre l'homme et l'Existence, la racine. Vous pouvez l'ignorer ; la connaissance n'est pas essentielle à l'existence du centre. Mais si vous ne le connaissez pas, votre vie sera celle d'un déraciné.
Sartre dit que l'homme est "jeté là". Il est bien clair que si vous ne connaissez pas votre centre, vous aurez l'impression d'être "jeté là" dans le monde.
(...)
L'homme naît, enraciné dans un lieu particulier, dans un "chakra" (centre) particulier, le nombril.
(...)
A sa naissance, l'enfant est au centre de lui-même, dans le"hara", le nombril. Son existence est intimement liée au "hara". Regardez un bébé respirer ; il respire avec son ventre, il vit avec son ventre - non pas avec sa tête, ni avec son coeur.

Mais au fil des années, il va s'en éloigner.
L'enfant va se développer à travers le coeur, centre des émotions. Il va apprendre l'amour, il va apprendre à être aimé et à aimer. Le coeur est un centre secondaire mais il a son importance.
(...)
Le troisième centre est la raison, l'intellect, la tête. (...)
Nous vivons surtout dans le troisième centre.



Bagwan Shree Rajneesh, Le livre des secrets, 1974, traduction Swami Shantideva et Martine Witnitzer. Albin Michel, collections spiritualités vivantes, 1983, 1991, pp 225-226

dimanche 10 février 2019

Henri Michaux, "L'exorcisme est le véritable poème du prisonnier"

Le vieux vautour

C’est un vieux vautour qui ne me lâche pas.
Ah, il trouve bien toujours un perchoir près de moi. Il sait me retrouver.
Parfois sur la tête d’un ami je le vois, dans le visage d’un inconnu, qui essaie de mettre son oeil rond au regard qui ne fléchit jamais, et même son bec, il essaie de l’y mettre malgré l’extrême impropriété à cet égard de la figure humaine.
Néanmoins, il s’y fixe et s’y fait reconnaître. Pour moi, mon visage à son tour durcit, et je quitte préoccupé ces faux amis, ces hommes qui se croient quelque chose et même quelqu’un et n’ont pas su défendre leur face.

Henri Michaux, Epreuves, exorcismes, Gallimard, 1946.

vendredi 7 septembre 2018

Armando Torres, Le silence intérieur

" Nous sommes nés du silence et nous y retournerons .Ce qui nous contamine, ce sont toutes les idées superflues qui s'infiltrent en nous, à cause de notre vie collective.
" Nos parents, les primates ont des coutumes sociales très enracinées dont l'objectif est de diminuer les niveaux de tension à l'intérieur du groupe. Par exemple, ils passent beaucoup de temps à se caresser , à se flairer ou à s'épouiller.
" Ces coutumes sont génétiques et n'ont donc pas disparu; elles sont en nous, en vous et moi. Il y a juste que les êtres humains ont appris à les substituer par des échanges de paroles. Chaque fois que nous en avons l'opportunité, nous nous tranquillisons en parlant ensemble de quelque chose. Après des millénaires de vie en groupe, nous avons intériorisé ces échanges au point que, que nous soyons endormis ou éveillés, notre mental n'est jamais tranquille, il est toujours en train de parler avec lui-même.

" Don Juan affirmait que nous sommes des animaux prédateurs qui, par le pouvoir de la domestication, avons été converti en ruminants. Nous passons notre vie à régurgiter une liste interminable d'opinions sur pratiquement tout. Nous recevons les pensée en grappes, connectées les unes aux autres, jusqu'à ce que tout l'espace mental soit complètement rempli. Ce bruit n'est d'aucune utilité, car il se consacre presque totalement à l'élargissement de l'ego.

" Parce qu'il va à l'encontre de tout ce qui nous a été enseigné durant l'enfance, le silence doit être intentionné avec un esprit de combat. A ce moment, vous avez un grand avantage : L'expérience des traqueurs. Les sorciers d'aujourd'hui recommandent de traverser le monde sans susciter l'attention, en traitant chaque chose de façon identique. Un guerrier traqueur devient le maître de la situation - pour le meilleur ou pour le pire, parce qu'il y a quelque chose de terriblement efficace dans le fait d'agir sans le mental. "
Nous lui demandâmes quelques exercices pratiques pour parvenir au silence.
Il répondit qu'il s'agissait là d'un sujet très privé, parce que les sources du dialogue intérieur se nourrissent de notre histoire personnelle.
" Toutefois, après des milliers d'années de pratique, les sorciers ont observé que, dans le fond, nous sommes très similaires. Et il y a des situations qui ont l'effet de nous rendre tous silencieux.
" Mon maître me donna diverses techniques pour faire taire mon mental ,qui bien sûr, peuvent se résumer à une seule : L'intention. Le silence s'intentionne crûment, avec effort. Il s'agit d'insister encore et encore. Cela ne signifie pas réprimer nos pensées, mais plutôt d'apprendre à les contrôler.

" Le silence commence avec un ordre, un acte de volonté, qui devient un commandement de l'Aigle. Cependant, nous devons garder à l'esprit qu'aussi longtemps que nous nous imposons le silence, nous n'y serons pas vraiment parvenus, parce que ce sera une imposition. Nous devons apprendre à transformer la volonté en intention.
" Le silence est calme, c'est comme se rendre, se laisser-aller. Il produit une sensation d'absence, comme celle que ressent un enfant lorsqu'il regarde un feu. Qu'il est merveilleux de se rappeler de ce sentiment, et de savoir que l'on peut l'évoquer à nouveau !

" Le silence est la condition fondamentale du chemin. J'ai passé de nombreuses années à batailler pour y parvenir, mais tout ce que j'ai réussi à faire fut de m'enfoncer dans ma propre tentative. En plus de la conversation habituelle qui avait toujours eu lieu dans mon mental, je commençai à m'incriminer de ne pas avoir compris ce que Don Juan attendait de moi. Tout changea un jour, alors que je contemplais des arbres dans un état d'absence mentale; le silence se rua d'eux sur moi comme une bête, arrêtant mon monde et me précipitant dans un état paradoxal, nouveau et connu à la fois.
" La technique d'observer - qui consiste à contempler le monde sans idées préconçues - fonctionne très bien avec les éléments. Par exemple avec les flammes, l'écoulement de l'eau, les formations de nuages, ou les couchers de soleil. Les nouveaux voyants appellent cela 'tromper la machine', parce que cela consiste essentiellement à apprendre à intentionner une nouvelle description.
" Nous devons lutter avec hardiesse pour y parvenir, mais après l'avoir atteint, ce nouvel état de conscience se maintient naturellement. Le pied est derrière la porte, la porte est déjà ouverte, et c'est juste une question d'accumuler assez d'énergie pour passer de l'autre côté.



" Il est important que notre intention soit intelligente. L'effort requis pour parvenir au silence ne sert à rien, si auparavant nous ne créons pas les conditions favorables pour le maintenir. Par conséquent, en plus de s'entraîner à observer les éléments, un guerrier est obligé de faire une autre chose très simple, mais très difficile : Mettre de l'ordre dans sa vie.

Armando Torres, Rencontres avec la Nagual.

Meyrink, La transmutation du corps

Je possède aujourd’hui beaucoup de connaissances qui ne se trouvent dans aucun livre; je ne les tiens pas d’un être humain, et cependant elles sont là.
L’éveil de ces connaissances remonte, selon moi, à cette époque où, dans un état de quasi-léthargie, ma forme corporelle qui était jusqu’alors un voile de l’ignorance se changea en un réceptacle de la sagesse.
je croyais alors, comme mon père l’avait cru jusqu’à sa mort, que l’âme pouvait s’enrichir à la faveur de l’expérience, et que c’était là le but de la vie dans un corps humain. C’est aussi dans ce sens que j’avais interprété les paroles de l’ancêtre.
je sais aujourd’hui que l’âme humaine est omnisciente et toute-puissante dès les commencements, et que l’homme ne peut faire pour elle qu’une seule chose : éliminer tous les obstacles qui peuvent l’empêcher de s’épanouir.
En admettant qu’il puisse faire quoi que ce soit !
Le secret entre tous les secrets, le mystère entre tous les mystères, c’est la transmutation alchimique de … la forme corporelle.
(…)
Le chemin caché qui aboutit à cette nouvelle naissance spirituelle dont il est question dans la Bible, c’est une transmutation du corps, et non de l’esprit.
Selon que la forme est créée se manifeste l’esprit ; tel un sculpteur utilisant le destin en guise de ciseau, il travaille sans arrêt à la façonner ; plus la forme est rigide et imparfaite, plus le mode manifestation de l’esprit est rigide et imparfait ; plus elle est docile et délicate, plus ses manifestations sont nuancées.
(…)
Cette transmutation de la forme dont je parle ne devient visible aux yeux des autres que lorsque le processus alchimique de la transmutation approche de sa fin ; le commencement  se produit dans l’occulte : dans les courants magnétiques qui déterminent le système axial de la structure corporelle. La transmutation affecte d’abord le mode de penser, les tendances, les instincts ; ensuite les actes, et du même coup se produit la transmutation de la forme qui doit, finalement, aboutir au corps de résurrection de l’Evangile.




Gustav  Meyrink, Le Dominicain Blanc, 1921, Editions du Rocher, 1986, pp. 156-157

mercredi 5 septembre 2018

Bagwan Shree Rajneesh, Le livre des secrets

Imaginez que vous possédez un trésor, mais parce que vous l’avez oublié ou parce que vous ne savez pas encore que c’est un trésor, vous continuez à mendier dans les rues. Si quelqu’un dit à ce mendiant, « cherche dans ta maison ; tu n’as nul besoin de mendier ; tu peux devenir empereur à l’instant même », le mendiant va certainement lui répondre , « quelles sont ces sottises ! Comment pourrai-je devenir empereur à l’instant même ? Je mendie depuis des années et je suis toujours aussi pauvre, et même si je mendiais pendant des vies entières, je ne pourrais toujours pas être empereur. »
Cela semble impossible. Le mendiant ne peut le croire. Pourquoi ? Parce que la mendicité est une longue habitude. Mais si le trésor est simplement caché dans la maison, il suffit de creuser un peu, de soulever un peu de terre, et le trésor apparaîtra. Et le mendiant deviendra empereur.
Il en est de même pour la spiritualité. C’est un trésor caché. Il ne s’agit pas l’atteindre en un jour. Vous ne l’avez pas encore reconnue, mais elle est déjà en vous. Le trésor est en vous. Et pourtant, vous continuez à mendier.
Des techniques simples peuvent vous aider. Creuser, enlever un peu de terre, n’exigent pas un gros effort. Et vous pouvez devenir empereur à la minute. Il suffit de creuser un peu pour enlever la terre. Et quand je dis enlever la terre, ce n’est pas seulement symbolique. Votre corps fait, littéralement, partie de la terre, et vous vous identifiez à lui. Enlevez un peu de terre, creuser un trou, et le trésor apparaîtra.
Nombreuses sont les personnes qui se demandent, « une technique aussi simple - prendre conscience de sa respiration, prendre conscience de l’air qui pénètre dans le corps et qui en sort, prendre conscience de l’intervalle qui sépare ces deux actions - une telle technique est-elle suffisante ?



Se sortir de la boue avec la pelle du Dr Amp


Bagwan Shree Rajneesh, Le livre des secrets, 1974, traduction Swami Shantideva et Martine Witnitzer. Albin Michel, collections spiritualités vivantes, 1983, 1991, pp.94-95.

Castaneda : Changer les idées sur soi-même

Don Juan Matus :
La confiance en soi du guerrier n’est pas celle de l’homme moyen. L’homme moyen cherche la certitude dans les yeux d’un spectateur et nomme cela confiance en soi. Le guerrier cherche à être impeccable à ses propres yeux et appelle cela humilité. L’homme moyen est suspendu à son semblable, tandis qu’un guerrier n’est suspendu qu’à lui-même. (…)
Carlos Castaneda :
J’ai essayé de vivre en accord avec vos suggestions, dis-je. Je peux ne pas être le meilleur, mais je suis le meilleur de moi-même. C’est ça l’impeccabilité ?
DJ :
Non. Tu dois faire encore mieux. Tu dois te pousser constamment au-delà de tes limites
CC : Mais ce serait de la folie, don Juan. Personne ne peut faire ça.
DJ :
Combien de choses fais-tu maintenant, qui t’auraient semblé folie il y a dix ans ? Ce ne sont pas les choses elles-mêmes qui ont changé, mais tes propres idées sur toi (…). Dans cette affaire, la seule voie possible pour un guerrier est de se conduire de façon conséquente et sans arrière-pensées. Tu en connais assez sur le comportement du guerrier pour agir en conséquence, mais tes vieilles habitudes et tes routines te font obstacle.




Carlos Castaneda, Histoires de pouvoir, 1974. traduction Carmen Bernand, Gallimard, 1975, pp. 15-16.

vendredi 9 juin 2017

Gandhi, Les pensées en action

Il arrive un moment de la vie où l’on n’a même plus besoin de déclarer publiquement ses pensées et encore bien moins de les manifester par des actes extérieurs. Les pensées agissent par elles-mêmes. Elles peuvent être douées de ce pouvoir. On peut dire de celui dont la pensée est action que son apparente inaction est sa vraie manière d’agir… C’est dans ce sens que je dirige mes efforts.

Gandhi, La voie de la non-violence, textes choisis par Krishna Kripalani, Unesco, 1958 & Gallimard, Folio, 2012, p.112.

dimanche 7 mai 2017

Florinda Donner-Grau. Les femmes rêveuses et le point de vue des sorciers.

Elle m’affirma que les origines du savoir des sorciers ne pouvaient être comprises que comme une légende. Un être supérieur, s’apitoyant sur le sort des humains (dont la vie est, comme celle des animaux, réglée autour de la nourriture et de la reproduction), leur donna la capacité de rêver et leur enseigna comment utiliser les rêves.
-Bien sûr, ajouta-t-elle, les légendes disent la vérité de manière déguisée (…) Ainsi, durant des milliers d’années, les sorciers ont eu pour tâcher de créer de nouvelles légendes, et de découvrir la vérité contenue par les anciennes. C’est alors que les rêveurs interviennent. Les femmes sont les plus douées car elles ont la capacité de se laisser aller, de s’abandonner. Celles qui m’ont appris à rêver étaient capables d’ « entretenir » deux cents rêves.
Esperanza me fixa intensément pour estimer ma réaction : j’étais totalement stupéfaite car je ne comprenais rien à ce qu’elle me racontait. Elle me précisa le sens de l’expression « entretenir un rêve ». Il s’agit de faire un rêve spécifique au sujet de soi-même, et d’avoir la possibilité d’entrer dans ce rêve dès qu’on le désire. (…)
-Les femmes sont des rêveuses exceptionnelles, m’assura Esperanza. elles ont un sens pratique inné. Et c’est primordial.

Elle avait dans les yeux tant de conviction et de sincérité que j’étais complètement sous le charme. Je n’ai pas douté d’elle un instant. (…)
Elle m’expliqua ensuite que, pour réussir un rêve de cette nature, les femmes devaient faire preuve d’une discipline de fer.
Elle se pencha vers moi et me susurra, comme si elle craignait d’être entendue :
-Par discipline de fer, je n’entends pas que les femmes s’astreignent à une routine contraignante mais qu’elles montrent au contraire une capacité à bousculer les habitudes et à ne pas faire ce qu’on attend d’elles. Elles doivent y parvenir tant qu’elles sont jeunes. Et, qui plus est, en pleine possession de leurs moyens.Souvent, les femmes commencent à s’intéresser à des sujets moins terrestres lorsqu’elles ont terminé leur vie de femme reproductrice.
(…)
- Le secret de la force d’une femme réside dans son utérus.
 (…)
-Les femmes, enchaîna-t-elle, doivent commencer par brûler leur matrice. Il ne faut pas qu’elles soient ce sol fertile destiné à recevoir la semence des hommes, selon des ordres divins (…)

-Pour pouvoir être une vraie rêveuse, j’ai dû vaincre le moi, m’expliqua Esperenza. Il n’y a rien de plus difficile. les femmes sont prisonnières de leur moi, qui les tient enfermées avec des ordres et des attentes qu’on fait peser sur elles dès la naissance; Vous savez de quoi je parle.
(...)
Esperanza reprit :
- Comme vous, j’ai été élevée par un père autoritaire et indulgent. Comme vous, je pensais que j’étais libre. Et lorsque j’ai compris le point de vue des sorciers - que la liberté ne voulait pas dire être moi-même- j’ai failli mourir. A l’époque, assumer ma féminité me prenait tout mon temps et toute mon énergie. Au contraire, les sorciers voient la liberté comme la capacité à faire l’impossible, l’inattendu, à faire un rêve sans fondement, sans rapport avec la réalité quotidienne.
Chuchotant presque, elle ajouta :
-Le savoir des sorciers, c’est tout ce qui est excitant et nouveau. Pour changer réellement et devenir une rêveuse, la femme a besoin d’imagination.
(…)
Elle précisa que les femmes rêvent avec leur utérus, oui plutôt à partir de leur utérus. C’est cela qui fait d’elles de bonnes rêveuses. Car l’utérus est le centre de notre énergie créatrice.(…)

Florinda Donner-Grau. Les portes du rêve, 1991. Traduction Laurence Minard, Editions du Rocher, 1995. Extraits pages 61-64.

dimanche 9 avril 2017

Le corps chez Tchouang-Tseu


Pour Zhuangzi, « la vie humaine est un rassemblement  de souffles dont la condensation produit la vie et la dispersion la mort ». Dans une telle perspective, le corps est une forme passagère dans laquelle l’homme doit s’efforcer de faire régner l’harmonie entre les différents souffles constitutifs de son être. Il n’entretient pas avec son corps un rapport de propriété. Il ne possède pas son corps car celui-ci « est une forme qui lui est remise par le ciel et la terre ».  Le corps n’est pas une entité distincte de l’univers  car « tous les êtres du monde ne font qu’un » et « il n’y a dans l’univers qu’un seul et unique souffle ». Ce souffle unique qui constitue  toute réalité, visible ou invisible, provient d’un même origine mystérieux : le Dao.
« La Dao, explique Zhuangzi, est ce dont les êtres émanent. Qui le perd mourra, qui le possède vivra; qui agit contre lui échouera, qui agit selon lui réussira. » (…)
Ce Dao, origine du souffle dont tout est tissé, est une entité vivante qui possède une âme propre. (…)
Le travail de base que chacun devra effectuer sur son corps sera donc, d’après Zhuangzi, d’y concentrer les souffles. Pour ce faire, il faudra surtout les laisser venir en entretenant en soi une quiétude exemplaire. C’est le conseil que le maître Guang Chengzi donnait à l’empereur Jaune dans les termes suivants : « L’essence du dao suprême, est profonde et obscure; son sommet est confus et secret. Ne regardez rien, n’écoutez rien; tenez votre esprit en poursuivant la quiétude et votre corps se rectifiera de lui-même. Il faut calme et pureté. Ne fatiguez pas votre corps. N’ébranlez pas votre essentiel. Alors vous vivrez longtemps.
Tchouang tseu (ou Zhuangzi)

Cette tranquillité intérieure, véritable retour vers l’origine dont tout jaillit, implique de plonger avec tout son être dans une recherche de l’harmonie initiale entre le côté sombre (yin) et le côté lumineux (yang) du réel. « En ce temps-là, note Zhuangzi, l’Obscurité et la Lumière s’équilibraient tranquillement, les démons et les esprits ne troublaient personne, les quatre saisons avaient trouvé leur régularité… ». Zhuangzi est convaincu qu’il existe, pour chacun, partout, à tout moment, la possibilité  de se réfugier, par l’intérieur, dans cet état d’équilibre entre le yin et le yang où les changements qui affectent l’univers ne touchent plus son intégrité extérieure. En effet ce sont les déséquilibres de ces deux principes entraînant que « les quatre saisons ne succèdent pas avec la régularité voulue et que la distribution harmonieuse du froid et du chaud ne se réalise pas, qui en viennent, en contre-partie, à blesser la structure physique de l’homme ». Pour sauver son corps et atteindre ce point d’équilibre, il est indispensable à chacun, d’apprendre à renoncer à ses désirs et à prendre distance par rapport aux différentes émotions susceptibles de troubler à tout moment son état intérieur car « le chagrin et le plaisir sont des perversions de la vertu, la joie et la colère, des débordements excessifs du dao, l’amour et la haine, des échecs de la vertu »
(...)
Pour dégager le corps du bourbier des perceptions et des émotions perturbatrices, Zhuangzi recommande la pratique de la méditation et le jeûne du coeur.
Zhuangzi définit la méditation comme étant l’art de « s’asseoir et d’oublier ». Son livre raconte que Yan Hui, le célèbre disciple préféré de Confucius, aurait annoncé à son maître les progrès qu’il avait l’impression de faire en disant successivement avoir oublié d’abord la bonté et la justice, puis ensuite, un peu plus tard, le rite et la musique; Peu après, il lui confia, tout joyeux, que finalement il était parvenu à « s’asseoir et oublier ». Confucius aurait alors demandé à son disciple : « Qu’entends-tu par t’asseoir et oublier ? » Et Yan Hui lui expliqua alors l’expression en disant « Laisser tomber membres et corps, rejeter la lumière de l’intelligence, se séparer du physique et quitter le savoir, se fonde dans la grande communication des êtres, voilà ce que j’entends par m’asseoir et oublier ».
C’est aussi dans le cadre d’une conversation entre Confucius et Yan Hui que Zhuangzi donne dans son livre une définition du « jeûne du coeur ». Cette fois-ci, c’est Yan Lui qui demande à son maître le sens de ce terme ; ce à quoi, Confucius répondit : « Parvenir à être concentré sur un seul vouloir, n’écoute plus avec les oreilles, mais écoute avec le coeur ; n’écoute plus avec le coeur, mais écoute avec le souffle. L’auditif s’arrête aux oreilles, le coeur s’arrête à la réalité imagée. Quant au souffle, c’est le vide, et il accueille les objets eux-mêmes. Seul le Dao concentre le vide. Le vide, c’est le jeûne du coeur.

(…)
Le constat initial est le suivant : l’art de suivre ce corps limité ne peut s’apprendre à partir d’un domaine aussi illimité que celui de la science et de ses théories. Toute la suite du chapitre va montrer que ce corps, aussi limité qu’il soit, peut néanmoins acquérir progressivement (...) une efficacité et une productivité exemplaires. Il peut se montrer capable de réels progrès, quelles que soient éventuellement ses difformités initiales. Il est travaillé par un désir presque bestial d’une vie se refusant à être mise en cage. Cette vie même du corps conduit, par-delà la mort, comprise comme une épreuve d’obéissance nécessaire, à l’acquisition pratique d’un savoir que le savoir ignore. (…)
Or le point de départ, remarque Zhuangzi, pour accéder à ce savoir, possédé sans le savoir par le corps, est de constater son absence, constat pratiquement expérimenté dans la fatigue puis l’épuisement et enfin la mort. Toutes nos recherches en bien ou en mal proviennent de cette même expérience initiale et sont ternies d’une erreur identique : viser par des actes physiques un résultat concret - aussi concret que la célébrité ou des châtiments - pour tenter de sortir de cette ornière dans laquelle nos corps sont engagés et les conduire ainsi au domaine apparemment illimité de la science et de l’esprit. Mais c’est tout à l’opposé que se trouve la solution. Et Zhuangzi considère que la vérité, ou autrement dit la trame qui nous sert de référence, celle qui nous dirige et qu’il s’agit de suivre, n’est pas à atteindre au-delà du corps mais dans le corps. Et les potentialités qu’elle ouvre sont autant physiques (la santé) que psychologiques (vivre pleinement), sociales (nourrir ses proches) et spirituelles (accomplir ses années jusqu’au bout).


P.-H. de Bruyn, Le taoïsme, chemins de découvertes, CNRS éditions, 2009,  p.30-36.



Le corps chez Lao-Tseu

Selon l’expérience du Daode jing, le corps est donc pour chacun le lieu privilégié d’expérience de la Puissance du Dao et aussi le principal obstacle à sa perception (…)
Laozi- Musée Dobrée - Nantes

Attentif à la réalité corporelle comme porteuse d’une vie secrète qui ne se réduit pas à elle, Laozi pose le corps idéal comme étant féminin, mystérieux réceptacle  aussi passif que tranquille d’une puissance vitale qui semble inépuisable: cette « Femelle mystérieuse (ou primitive) (...) a une ouverture d’où sortent le Ciel et la Terre; l’imperceptible filet (de l’existence) en découle indéfiniment, on y puise sans jamais l’épuiser ». Connaître par expérience cette puissance vitale secrète, mâle puissance cachée au fond de nos entrailles, exige par conséquent de conserver à son égard une attitude semblable à la poule couvant ses oeufs ou la femme enceinte portant son enfant. (…)
Très concrètement cela implique une culture du corps qui travaille dans trois directions.
La première consiste à rechercher à l’extérieur un calme permettant de faire naître un vide intérieur, ou autrement dit un espace de conscience non affecté par les perceptions, afin de dépasser ainsi la contradiction permanente entre objet perçu et objet réel. Il s’agit, comme dit Laozi au chapitre 16, de « parvenir à l’extrême du Vide pour être fermement ancré dans la quiétude, cette quiétude que donne un réel toujours égal à lui-même, malgré ses innombrables transformations, et qui libère de sensations perpétuellement changeantes.
La seconde, plus centrée sur l’intérieur, est une réduction volontaire du désir et de toutes les forces internes susceptibles de générer une action pour atteindre un effet. Laozi résume ce programme au chapitre 3 en quatre formules concentrées : « Vider son coeur, accomplir ce qu’on a dans le ventre, affaiblir sa volonté, fortifier ses os ». Le coeur et la volonté sont susceptibles de pensée et de projection - et par conséquent susceptibles d’engager le corps dans des actions finalisées -, tandis que le ventre et les os relèvent de la structure physique première et non rationnelle - celle des instincts primitifs et essentiels.
Le troisième axe suivant lequel l’enseignement de Laozi engage à travailler sur le corps est celui du comportement social. Il préconise une fuite radicale de tout conflit et prend pour exemple l’eau : « Le Bien descend d’en Haut, à la manière de l’eau; l’eau gratifie les Dix Mille Etres, sans rien disputer à personne, et séjourne aux lieux dont chacun se détourne. Ce qui est à imiter dans l’attitude de l’eau est à la fois sa souplesse et l’humilité avec laquelle elle assume la fragilité dont souffre tous les êtres  en position basse ou inférieure : « Rien au monde comme l’eau, de plus souple de plus faible, mais pour attaquer le fort, personne ne peut faire mieux. Facile à dire, moins à faire, constate d’ailleurs Laozi en disant : « Le faible vainc le fort, le souple vainc le dur, nul ne l’ignore, mais personne n’est capable de le pratiquer ». Paradoxe incarné par celui de l’eau « agissant sur » sans « agir par-dessus", « triomphant de » sans avoir « combattu contre ».  (…) C’est dans cette  souplesse que, d’après Laozi, se cacherait le secret de l’immortalité, comme le prouvent ces anciens dont l’art de vivre permettait d’échapper aux attaques de rhinocéros, de tigres et de soldats pour la simple raison que, en cas d’attaque, « le rhinocéros n’aurait pas eu où planter sa corne, le tigre pas eu où jeter sa griffe, l’arme où placer sa lame ».
Le corps est donc très présent dans la pensée de Laozi, mais c’est un corps qu’il faut travailler pour le rendre souple et transparent au point presque, dirait-on, de parvenir à l’oublier.


P.-H. de Bruyn, Le taoïsme, chemins de découvertes, CNRS éditions, 2009,  p.25-27


dimanche 21 février 2016

Carlos Castaneda, L'explication des sorciers - le point d'assemblage

C'est alors qu'il amorça son explication. Il esquissa brièvement les vérités relatives à la conscience dont il avait déjà parlé. Il répéta qu'il n'y a pas de monde objectif mais seulement un univers formé des champs d'énergie que les voyants appellent les émanations de l'Aigle ; que les êtres humains sont faits des émanations de l'Aigle et sont par essence des bulles d'énergie luminescente ; que chacun de nous est enveloppé dans un cocon qui contient une petite partie de ces émanations ; que l'on accède à la conscience grâce à la pression constante que les émanations extérieures à notre cocon, appelées émanations en liberté, exercent sur celles qui se trouvent à l'intérieur de notre cocon ; que la conscience engendre la perception, ce qui se produit quand les émanations intérieures à notre cocon s'alignent avec les émanations en liberté qui leur correspondent.
La vérité qui vient ensuite est que la perception se réalise parce qu'il y a en chacun de nous un agent appelé le point d'assemblage qui sélectionne les émanations intérieures et extérieures pour l'alignement. L'alignement particulier que nous percevons comme étant le monde résulte de l'endroit spécifique où se situe notre point d'assemblage dans notre cocon.


Carlos Castaneda, Le feu du dedans, 1984, traduction Amal Naccache, Gallimard, 1985. Editions Folio essais, 1998, pp.164-154

Taisha Abelar, Les passes de sorcellerie

"(...) elle porta la paume gauche à son front et le caressa en cercle; Ensuite, elle passa la main sur le sommet de la tête, puis secoua les poignets et les doigts en l'air. Elle répéta plusieurs fois cette suite de massages et de petites secousses. (...)
(...)
"Cette caresse circulaire empêche les rides de se former sur le front, dit-elle. Cela peut te sembler un massage, mais ce n'en est pas un. Ce sont des passes de sorcellerie, des mouvements de la main conçus pour rassembler de l'énergie dans un but spécifique.
(...)
"Le but de ces passes de sorcellerie est de maintenir un air de jeunesse en empêchant les rides de se former, dit-elle. Le but a été décidé auparavant, ni par moi ni par toit, mais par le pouvoir lui-même.
(...) Chaque fois que l'énergie se rassemble, comme c'est le cas dans ces passes de sorcellerie, nous la nommons pouvoir, continua Clara. Rappelle-toi ceci, Taisha, le pouvoir, c'est quand l'énergie se rassemble, soit d'elle-même, soit sur l'ordre de quelqu'un"

Taisha Abelar, Le passage des sorciers. Voyage initiatique d'une femme vers l'autre réalité, 1992. Editions du Seuil, 1998, traduction Sylvie Carteron, extraits p.138-139